Entretien avec Christophe Besse, directeur de l'institut

Institutionnel

Plus d'un an après son arrivée à la tête de l'Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions (Insmi), Christophe Besse (Directeur de Recherches au CNRS, membre de l'Institut de Mathématiques de Toulouse) revient sur son expérience à ce jour en tant que directeur de l'institut.

Vous êtes arrivé à l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions en septembre 2021. Quels étaient alors vos objectifs et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis arrivé avec la préoccupation du service rendu à l’ensemble la recherche mathématique française et de la préservation d’un fonctionnement harmonieux de notre communauté scientifique. Malgré la diversité de nos employeurs, nous formons une communauté soudée qui porte en elle l’amour des mathématiques. Cette conviction est un véritable moteur au quotidien.

Mais pour cela, il faut que chacune et chacun dispose des moyens suffisants et adaptés pour mener ses activités avec sérénité. C’était justement un de mes objectifs : augmenter les ressources allouées aux laboratoires de mathématiques. Le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ainsi que le CNRS ont déjà commencé à se mobiliser, puisque les moyens affectés à l’Insmi ont augmenté de plus de 1,5 M€ ces deux dernières années, et je les remercie. Ces ressources ont permis d’augmenter les dotations des laboratoires et des fédérations de recherche, et de renforcer les unités d’appui et de recherche comme le Centre international de rencontres mathématiques ou l’Institut Henri Poincaré.

Dans le même temps, nous avons réussi à augmenter le nombre de postes de chargés de recherche ouverts au concours au CNRS, pour atteindre 18 recrutements en 2023. Du côté des postes d’enseignants-chercheurs, nous dialoguons avec les universités pour voir ensemble comment maintenir le niveau de l’emploi en mathématiques. Nous avons en effet identifié depuis quelques années un désengagement préoccupant, lié au contexte contraint des établissements d’enseignement supérieur. Les Assises des Mathématiques ont constitué une première étape en 2022 pour mobiliser tous les acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Je n’oublie pas les personnels d’appui qui sont essentiels dans nos unités. On compte un agent d’appui pour deux chercheurs au CNRS, mais ce ratio tombe à un pour huit enseignants-chercheurs ou chercheurs sur l’ensemble de la communauté mathématique française. Il s’agit de la discipline académique la moins dotée, et cela reste un signal d’alarme que nous devons collectivement écouter.

Enfin, je souhaitais porter une action sur les financements de contrats doctoraux et postdoctoraux. La frustration est assez forte car les leviers d’actions sont limités, mais nous avons initié en 2023 un appel pour des financements postdoctoraux de trois ans, que nous allons poursuivre et développer.

Quels sont selon vous les grands enjeux qui attendent les laboratoires de recherche en mathématiques ?

La parité me semble constituer un enjeu fondamental, qui nous concerne tous et toutes : il est anormal qu’en 2023, la présence des mathématiciennes dans nos laboratoires ne progresse toujours pas, voire diminue en 25ème section du CNU, alors qu’elle est en croissance dans les sciences en général. De nombreuses et nombreux collègues œuvrent déjà pour sensibiliser les jeunes femmes aux métiers des mathématiques : il faut continuer de les soutenir sans relâche, par tous les moyens et à tous les niveaux.

Sur ces questions, les évolutions demeurent dans l’ensemble lentes, trop lentes, ce qui est extrêmement insatisfaisant. Le CNRS a fait le choix de promouvoir les femmes non plus en proportion des candidates, mais en proportion des promouvables : c’est un premier pas, qu’il faut prolonger en l’étendant aux promotions des enseignantes-chercheuses. Plusieurs propositions ont été formulées lors des Assises des mathématiques, dont les actes seront bientôt rendus publics. J’espère que nous saurons nous en emparer.

De façon plus générale, l’inclusion sous toutes ses formes doit également être promue : il me semble indispensable que toute la société bénéficie d’un égal accès aux métiers des mathématiques, que l’on soit issu d’un environnement familial proche du monde académique ou bien d’origine modeste ou défavorisée. Plusieurs actions restent encore à développer comme notamment le renforcement des liens avec l’industrie, la réflexion sur la médiation scientifique, ou encore l’accès à la documentation scientifique.

Concrètement, à quoi sert l’Insmi ?

Très bonne question que n’osent peut-être pas poser tous les collègues ! [rires] L’Insmi est à la fois l’un des dix instituts disciplinaires du CNRS, mais aussi l’institution à laquelle le Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur a confié depuis 2010 une mission de coordination et d’animation de l’ensemble de la recherche mathématique française.

Il apporte donc à la fois un soutien en crédits et en personnels à l’ensemble des équipes de recherche en mathématiques, au travers des UMR ou des fédérations de recherche par exemple, mais il initie aussi des actions d’envergure nationale. Il veille par exemple au dynamisme de tous les champs disciplinaires des mathématiques, de la recherche amont et aux interfaces, jusqu’aux applications. Il doit accompagner la discipline dans ses évolutions, élaborer des orientations scientifiques et veiller au maintien de l’excellence mathématique de la France et de son rayonnement à l’international.

Pour cela, il s’appuie sur une équipe de direction composée de quatre directrice et directeurs adjoints scientifiques (cinq à compter de septembre prochain !) et d’une directrice adjointe administrative. Cette équipe est accompagnée par huit délégués scientifiques et soutenue par dix ingénieurs et techniciens.

L’Insmi travaille également avec le Comité national de la recherche scientifique, tout particulièrement avec la section 41 et le conseil scientifique de l’Institut, dont l’élection des membres aura lieu en juin prochain.

Quelques dossiers très concrets traités par l’Insmi et qui ont des conséquences sur le quotidien des collègues : le devenir des LabEx locaux et nationaux qui ne sont pas intégrés dans des Idex ou iSite, ou encore les arbitrages sur les accueils en délégation au CNRS pour les mathématiques. J’en profite pour partager que depuis les cinq dernières années, le nombre de demandes de délégation est en forte diminution en mathématiques : cela nous alerte et nous questionne beaucoup.

Comment vivez-vous ce quotidien éloigné de la recherche ?

Comme certainement les précédents directeurs de l’Insmi avant moi, je dois avouer avoir connu au début un grand sentiment de frustration, d’autant que j’étais sur une dynamique scientifique très positive juste avant ma prise de fonction.

Contrairement à des responsabilités académiques précédentes où j’avais pu continuer mon activité de recherche, c’est complètement impossible à ce poste. Je compense lors des visites dans nos laboratoires où j’ai la chance d’assister à des exposés scientifiques de très haut niveau, et qui couvrent tous les horizons. Ce ressourcement est indispensable !