Interview de jeune chercheur : Thomas Leblé

Portraits

Interview de Thomas Leblé, recruté au CNRS en octobre 2019.

Quel est ton domaine de recherche ?
J’essaye de comprendre les propriétés de certains systèmes (idéalisés) de physique statistique, par exemple l’existence ou non d’une transition de phase. Une fois les questions traduites en langage mathématique, c’est surtout des probabilités et un peu d’analyse. Il se trouve que certains de ces systèmes ont un lien accidentel avec des modèles étudiés en théorie des matrices aléatoires, ce qui fournit une motivation extrinsèque. Je m’intéresse aussi aux questions de cristallisation : à température nulle, le système devrait épouser la forme parfaitement ordonnée d’un réseau. Tout le monde y croit, mais personne ne sait le démontrer !

Qu’as-tu fait avant d’entrer au CNRS ?
J’ai préparé ma thèse à l’UPMC sous la direction de Sylvia Serfaty, puis je suis parti à New York faire un post-doc de trois ans au Courant Institute. Juste avant de prendre mes fonctions, j’ai eu la chance de passer le semestre d’automne à l’Institute for Advanced Study de Princeton, un endroit fabuleux !

Qu’attends-tu du métier de mathématicien ?
De la satisfaction intellectuelle, notamment le plaisir de collaborer et de comprendre quelque chose à plusieurs ; de maintenir autant que possible un rapport ludique à la recherche malgré les difficultés techniques et conceptuelles. Bien sûr, la très grande liberté du métier de chercheur est un attrait fondamental de ce métier. Je serai également curieux, dans l’avenir, d’avoir des étudiants, ce que j’imagine comme une expérience très différente.

Pourrais-tu nous parler de mathématiciennes ou mathématiciens qui t’ont marqué, influencé, ou que tu admires tout particulièrement (personnages historiques ou contemporains) ?
Mes camarades d’étude et mes collaborateurs m’ont peut-être davantage influencé que les grandes figures. En premier lieu ma directrice, Sylvia Serfaty, dont (entre autres) le courage technique et la créativité stratégique ne cessent de m’épater. Bien sûr, je suis extrêmement admiratif des héros habituels : Terence Tao etc. À l’IAS j’ai croisé Freeman Dyson et Joel Lebowitz, dont j’avais lu de nombreux articles. Je ne sais pas s’ils se considèrent comme mathématiciens mais ils ont eu une vie scientifique impressionnante et sont toujours actifs et curieux alors que Dyson a 93 ans et Lebowitz presque 90 !
Au-delà de la science pure, j’ai de la reconnaissance pour les auteurs qui "pensent" le rapport du scientifique à son activité et le rapport de cette activité avec le monde (ce qui bien sûr, en mathématiques, n’est pas toujours évident). Je n’ai essentiellement rien lu de Grothendieck mathématicien, mais j’ai lu avec intérêt certains de ses textes "méta", pareil pour Roger Godement. Je suis aussi un adepte des essais de Jean-Yves Girard, même si je n’y comprends presque rien.

Qu’est-ce qui t’a amené à faire des mathématiques ?
Ça remonte à loin : je répondais déjà "mathématicien" à la question "que veux-tu faire plus tard" quand j’avais huit ou neuf ans ! Deux livres m’ont beaucoup marqué vers cet âge là : "Le fascinant nombre Pi", de Jean-Paul Delahaye, dont la plupart des pages étaient beaucoup trop compliquées pour moi mais que je parcourais avec application, puis "Le dernier théorème de Fermat" de Simon Singh, qui présentait la recherche comme une aventure vraiment extraordinaire. De façon peut-être plus anecdotique, j’habitais dans le même immeuble qu’Adrien Douady, duquel émanait une certaine extravagance mais aussi une grande liberté. Ensuite, dès le lycée j’ai bénéficié d’une formation passionnante qui m’a fait découvrir la dimension créative, artistique des maths : mettre le problème en perspective, trouver une solution élégante, la rédiger. Il y a un fort rapport au langage et à l’esthétique.

Pourquoi le CNRS ?
Pour la liberté quasi-totale que cela offre, celle d’explorer, de prendre le temps de suivre son intuition… et de se tromper souvent. Mais à vrai dire, j’ai moins eu le sentiment de choisir le CNRS que d’avoir le privilège d’être choisi.

 

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© Thomas Leblé

 

Contact

Thomas Leblé est chargé de recherche au CNRS. Il est membre du MAP5 (CNRS & Université de Paris).