Une semaine de stage de mathématiques entre lycéennes à Marseille : le succès des Cigales

Parité / Égalité

Des mathématiques entre lycéennes, le temps d'une semaine : voilà le projet des Cigales, école thématique du Centre international de rencontres mathématiques. Une entrée au cœur d'un monde de passionnées, alliant recherche, exposés scientifiques et balades dans les calanques.

Ce qui nous motive, c’est de voir l’impact fort de cette semaine sur ces jeunes filles, combien elles se disent transformées et plus en confiance, cet impact va au-delà des mathématiques !
Pascal Hubert, directeur du Cirm et co-fondateur des Cigales
Le groupe au complet des Cigales, édition automne 2025, accompagnées (à gauche) d'Aurélie Biancarelli, adjointe au maire de Marseille.© Stéphanie Vareilles - Cirm 2025

Une équipe de passionnées et passionnés très impliqués dans la diffusion et la transmission des savoirs

Du 20 au 24 octobre 2025, le Centre International de Recherches Mathématiques (Cirm) recevait la onzième édition du stage de mathématiques pour lycéennes en non-mixité, les Cigales. Depuis 2019, ces stages devenus semestriels en 2020 ont déjà rassemblé près de 250 lycéennes pendant les vacances scolaires de printemps et d’automne. Une semaine pour faire des mathématiques, mais aussi du sport, rencontrer des chercheuses, marcher dans les calanques, échanger avec des doctorantes et découvrir d’autres passionnées de mathématiques qui ont le même âge.

Pour cette onzième édition des Cigales, les 27 lycéennes accueillies viennent principalement de la région marseillaise, avec quelques participantes plus éloignées géographiquement. Au lancement des Cigales, elles venaient de toute la France. Pour l’année scolaire 2025-2026, une centaine de candidatures ont été déposées pour moins de 30 places par stage. « L’information des enseignantes et enseignants se fait surtout via un réseau que nous avons construit au fil des années, nous aimerions toucher davantage d’établissements », explique Julien Cassaigne, directeur de recherches CNRS, co-fondateur des Cigales. 

Le programme a évolué depuis 2019, il inclut désormais moins de présentations scientifiques pour plus de temps libre, afin d’aérer les journées. Les matinées sont dédiées aux ateliers de recherche en petits groupes, tandis que les après-midis alternent activités de cohésion en extérieur (sport, randonnée, visites) et exposés scientifiques afin de les initier aux métiers de la recherche. L’équipe essaye aussi de varier les sujets des interventions : astrophysique, neurosciences, sciences et sociétés… la structure en revanche reste la même. « Le Cirm – et son offre all-inclusive – est particulièrement adapté à ce type d’événements : hôtel, restaurant et amphis sur place permettent une immersion totale… Et bien-sûr les calanques, cerise sur le gâteau ! », s’amuse Pascal Hubert. 

Si l’équipe d’organisation et d’animation est mixte, le choix des intervenantes se veut principalement féminin pour que les lycéennes puissent s’identifier et se projeter dans une carrière scientifique future.  Ce sont Laure Ciesla, chercheuse au Laboratoire d'Astrophysique de Marseille (LAM), Mathilde Aguiar, doctorante en intelligence artificielle à l’Université Paris-Saclay, Liana Heuberger, maîtresse de conférences en géométrie algébrique à Aix-Marseille Université qui ont présenté leurs travaux de recherches et leurs carrière lors de cette dernière édition. 

L’idée est que les participantes puissent développer les mêmes sensations que pendant la recherche : trouver des choses, avoir des idées de constructions, réfléchir à des contre-exemples.
Julien Cassaigne, chargé de recherches CNRS, co-fondateur des Cigales

Les lycéennes choisissent un des sujets de recherche présentés en début de semaine par l’équipe encadrante, et travaillent ensuite toute la semaine en petits groupes. « Nous sommes une équipe de passionnées et passionnés très impliqués dans la diffusion et la transmission des savoirs », commente Julien Cassaigne. Chaque personne encadrante est responsable d’un ou deux groupes en fonction des sujets retenus. Pour Julien Cassaigne, « grâce au travail en groupe sur une même problématique les participantes sont immergées au cœur même de la recherche : elles réfléchissent ensemble, partagent leurs idées, se trompent, recommencent, etc. ». 

Parmi les visites de la semaine, les lycéennes découvrent l’incontournable bibliothèque du Cirm : « Qu’est-ce que les mathématiques ont de spécial, pourquoi a-t-on besoin de bibliothèques dédiées ? », une question avec laquelle Nathalie Granottier, responsable de la bibliothèque, ouvre la visite et présente – au milieu d’ouvrages anciens – un voyage au pays des mathématiques à travers le temps. C’est aussi à la bibliothèque que sont archivés (et mis en ligne) les posters réalisés par les Cigales en fin de semaine pour présenter leurs travaux de recherche. 

Autre étape essentielle dans l’organisation initiale du stage, l’encadrement non-scientifique des participantes : cela implique donc de recruter une personne apte à gérer un groupe de jeunes au quotidien.

Carla Aillaud, animatrice des Cigales et étudiante en STAPS. ©CNRS

Carla Aillaud est étudiante en troisième année de STAPS à Aix-Marseille Université et diplômée du BAFA. Elle est l’animatrice responsable de l’encadrement hors pédagogique des Cigales. Arrivée par bouche-à-oreille, elle y a découvert un monde de passionnées : « C’est la première fois que je rencontre des personnes réellement enthousiasmées par les sciences, par les maths, et ce très jeunes ! Elles sont lycéennes et parlent déjà de la beauté des mathématiques. Très peu sont là par demande de leurs parents. Avant ma première édition, j’avais un a priori sur ce groupe qui s’annonçait très studieux. Et puis, j’ai découvert que nous avions de nombreuses références communes, que nous pouvions facilement plaisanter et discuter ensemble. Les cigales sont des lycéennes comme les autres finalement, elles ont simplement une passion pour les mathématiques que je n’ai pas ».

Prendre le temps et s'approprier l'espace

Une enseignante et deux enseignants de classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE) scientifiques du Lycée Général Pierre de Fermat à Toulouse sont venus la semaine en observation, avec l’idée d’ouvrir un club de mathématiques au sein de leur établissement. Stéphanie Vareilles, responsable de la communication du Cirm et grande contributrice à la valorisation de cette action, les a orientés vers Houria Lafrance qui travaille à la création des Abeilles, un stage suivant le modèle des Cigales mais cette fois en Occitanie, dont la première édition aura lieu à l’automne 2026. 

L’observatrice et les observateurs toulousains constatent que les dispositions de la salle sont particulièrement favorables à un travail serein et motivant : pouvoir créer des îlots, travailler dans une salle insonorisée et avoir accès à de grands tableaux de craies. « Dans le cadre de mon métier, j’observe que le passage au tableau est souvent intimidant pour les élèves, notamment les filles », explique l’un de ces enseignants. « Ici, elles peuvent utiliser de grands tableaux de craies et elles se les sont totalement appropriés. On les voit à plusieurs groupes se répartir des portions de tableaux, réfléchir ensemble, sans peur d’être vues ou jugées pour ce qu’elles écrivent ».

Dans leur parcours scolaire, les élèves sont souvent pressées par différentes urgences : de programme, de notation, de rythme de classe… ici, elles peuvent prendre le temps. Un temps de réflexion rare, où les stagiaires se fixent des objectifs quotidiens sans nécessairement devoir les atteindre. Chaque jour pendant la semaine, un temps de travail en petit groupe intitulé temps de recherche est justement dédié à ces temps inédits de réflexion prolongée. 

« Voilà ! C’est le bon, et du premier coup ! » s’exclame un groupe travaillant sur le jeu du Dobble. Manon Stipulanti, chercheuse à l’Université de Liège et animatrice référente de ce groupe, arrive à leur table avec un ressenti différent : « Attendez, je crois qu’il y a une petite erreur. On va regarder ensemble ». Le groupe reconsidère alors leur récente avancée. « On peut aussi regarder chaque symbole, et voir à quelle droite ça correspond », explique Manon, et le groupe se remet au travail ensemble, chacune explorant une piste, suggérant librement d’autres idées et rédigeant de nouveaux calculs. Les matinées se déroulent ainsi, entre exploration des groupes de travail et échanges avec l’équipe encadrante, composée de (post)doctorantes et (post)doctorants, chercheuses et chercheurs. 

Manon Stipulanti, chercheuse à l’Université de Liège, encadrant un groupe de travail. © CNRS

« Si vous êtes là, c'est que vous êtes déjà bien intéressées par les sciences, et particulièrement les maths » 

Les deux enseignants et l’enseignante en CPGE scientifique sont invités à présenter brièvement le fonctionnement des classes préparatoires. « Si vous êtes là c’est que vous êtes déjà bien intéressées par les sciences, et particulièrement les maths », commence l’un. « Il y a plein de façon de faire des métiers en rapport avec la science. L’un des systèmes qui existent, un début de cursus qui vous emmène à faire de la science, ce sont les classes préparatoires. Ce que l’on peut vous encourager à faire, c’est de faire des portes ouvertes pendant votre année scolaire, visiter les établissements, les universités, les salons étudiants et surtout, échanger avec l’équipe enseignante ». Quelques questions reviennent sur la charge de travail et les devoirs, confirmés comme relativement nombreux, mais aussi sur les choix de poursuite d’études. Les lycéennes sont alors encouragées à « oser faire des choix : à un moment, tu vas décider de te lancer et donc d’approfondir des disciplines. Mais si tu prends du plaisir à ça, tu vas voir que tu as les ressources intérieures nécessaires pour cela ». « La seule erreur c’est de décider à l’avance qu’il y a un mur devant toi », conclut l’un des enseignants.

Au quatrième jour, les groupes constitués ont déjà bien avancé leur travail de recherche. Elles écrivent au tableau et échangent librement avec l’équipe encadrante, avec laquelle elles gagnent chaque jour en proximité. Cette aisance vient progressivement au cours de la semaine : « Parfois, elles sont dans l’attente, notamment le moment où elles décident d’investir le tableau », explique Julien Cassaigne. « Surtout au début, il faut qu’on les guide un peu et qu’on leur dise quoi faire, par exemple de prendre en note leur progression ».

Julien Cassaigne (gauche), et Pascal Hubert (droite), deux co-fondateurs des Cigales © CNRS

Les alumni

Le jeudi soir, trois alumni de la première édition des Cigales ont été invitées à venir présenter leur parcours depuis l’école des Cigales en 2019. Jeanne, ingénieure diplômée de l'Université de Technologie de Compiègne en Génie Urbain, Clémentine, ingénieure diplômée à l'Institut National des Sciences Appliquées (INSA) Lyon en génie électrique, et Emna, actuellement en cinquième année de médecine après une licence en physique des océans. 

En 2019, une semaine avant les vacances de la Toussaint, l’enseignant de mathématiques des trois jeunes femmes leur propose d’aller faire des mathématiques une semaine dans les calanques. « Comme on était trois copines, on a accepté », explique Jeanne. « Et on a assisté à la jalousie de nos copains ! », ajoute Clémentine. Qu’ont-elles découvert de fondamental sur les mathématiques lors des Cigales ? « Chercher alors que tu n’es pas sûre de trouver une réponse », répond Jeanne. « En prépa ou dans mon métier actuel, la solution n’est pas toujours évidente et on n’a pas la méthode clef en main. Les Cigales m’ont appris à réfléchir en groupe, et à dédramatiser le fait de ne pas avoir trouvé de solution. Car la démarche de réflexion est tout aussi intéressante ». 

Clémentine complète dans ce sens : « Je n’ai jamais retrouvé un cadre de recherche pareil aux Cigales : travailler sur des problèmes durs, tout en pouvant échanger avec des spécialistes capables de nous apporter des éléments de réponse ». Et bien sûr, leur perspective encourageant sur les femmes en sciences n’en est que renforcée : « Dans notre classe de terminale, on était que deux filles. Mais j’étais fière d’être là ! Après les Cigales, ma fierté s’est renforcée », commente Clémentine. 

Dans notre classe de terminale, on était que deux filles. Mais j’étais fière d’être là ! Après les Cigales, ma fierté s’est renforcée.
Clémentine, Alumni de la première édition des Cigales

Perspectives d'avenir

« En juin 2025 nous avons fêté l’anniversaire des Cigales, la dixième édition de l’école, et notamment organisé une table-ronde « Que sont-elles devenues ? » avec des alumni », souligne Pascal Hubert. « Leurs interventions étaient très émouvantes et nous rappellent pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il faut continuer et développer encore cette initiative ». Conscient de l’impact de cette école et du chemin encore à parcourir, Pascal Hubert, avec Isabelle Chalendar et Merieme Chadid, lancent une édition sur l’île de la Réunion, programmée pour le mois de mai 2026. Cette nouvelle cousine des Cigales sera organisée au sein des gites de l’observatoire des MAKES. « Le fait que les Cigales se développent partout en France et au-delà traduit un réel besoin et l’utilité de ces stages. Je suis ravi que d’autres s’en emparent ! », développe Pascal Hubert. 

Onze éditions plus tard, la participation en pension complète est toujours gratuite pour les lycéennes. L’école de mathématiques et d’informatique des Cigales existe grâce aux soutiens de nombreux partenaires et bénéficie aujourd’hui d’un financement Amidex d’Aix-Marseille Université permettant de couvrir les prochaines éditions jusqu’en 2027. La pérennisation des financements est importante pour permettre de ne pas ajouter le montage des demandes de subventions aux missions de l’équipe, car c’est une charge de travail très chronophage. En dehors de Carla (animatrice rémunérée), l’organisation et le bon déroulé du stage reposent sur l’équipe encadrante entièrement bénévole. « Pour cette édition d’automne, l’équipe marseillaise a été rejointe par une mathématicienne de l’Université de Liège et une informaticienne de Paris-Saclay », se réjouit Pascal Hubert, qui précise que sans cette équipe formidable, les Cigales n’existeraient pas ! 

Les lycéennes profitent des temps dédiés à la recherche pour s’emparer des grands tableaux de craie. Le séjour comprend aussi une visite détaillée de la bibliothèque du Cirm, animée par Nathalie Granottier [photo de droite].
On voit bien en médecine que les spécialités sont genrées. Typiquement la chirurgie, on ressent le sexisme banalisé à l’hôpital. Mais je sens que c’est en train de changer, notamment à Marseille. Je n’en tiendrai pas rigueur : c’est ma spécialité, c’est ma vie, et je choisirais comme bon me semble.
Emna, Alumni de la première édition des Cigales