L’histoire de Kyne, une vie entre nombres et drag

Médiation Portraits

En juin 2026, l’Insmi et l’Université Gustave Eiffel ont invité Kyne Santos, drag queen et étudiant en master de mathématiques appliquées à l’Université métropolitaine de Toronto, en France. L’Insmi en a profité pour faire participer Kyne à la journée des correspondantes et correspondants parité-égalité. Découvrez son parcours remarquable, à la croisée des mathématiques, de la vulgarisation scientifique et de la visibilité des enjeux LGBTQ+.

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Passionné par les réseaux, la théorie des graphes, l'informatique, l'enseignement des mathématiques, ainsi que l'histoire et les fondements des mathématiques, Kyne Santos affectionne particulièrement parler des liens entre les mathématiques, la technologie et la société. Kyne est l'auteur du livre Math In Drag et a créé plus de 600 vidéos de mathématiques sur TikTok et Instagram.

Trouver mon identité

Dès mes premiers souvenirs aux Philippines, j’étais attiré par la scène. Chanter au karaoké pour ma famille, porter le soutien-gorge et les talons hauts de ma mère, et danser sur les chansons de divas comme Tina Turner et Céline Dion ont été mes premiers pas dans le monde du drag. En parallèle, les mathématiques étaient ma matière préférée à l’école. Ces deux passions, la scène et les mathématiques, ont évolué de front, façonnant mon identité et mes ambitions.

En grandissant, j’ai pris conscience que mon exubérance me distinguait des autres. Les questions sur mon comportement m’ont poussé à réprimer ma véritable personnalité jusqu’à ce que mes parents m’encouragent à faire mon coming out. Leur soutien m’a libéré d’un poids, me permettant d’explorer librement ma féminité. Un moment décisif s’est produit au lycée, à l’occasion d’Halloween, lorsque je me suis maquillé dans le cadre d’un déguisement. Cette expérience a été libératrice, me permettant de m’exprimer avec plus d’audace.

Les maths et le drag : une double vie 

Les maths étaient mon refuge. Au lycée, un enseignant a reconnu mon talent et m’a encouragé à participer à des concours régionaux de mathématiques. J’ai relevé le défi, animé par le désir de briser les stéréotypes. En tant qu’élève gay, je ressentais la pression de prouver que je pouvais exceller sur le plan scolaire tout en assumant mon identité. J’arrivais à l’école entièrement maquillé, rouge à lèvres rouge, faux cils, et je remportais quand même des médailles d’or lors de ces concours scientifiques. Cette dualité est devenue ma force.

En dehors de l’école, je me suis tourné vers Internet pour explorer l’expression de genre. J’ai lancé une chaîne YouTube, où je créais des carnets vidéos et des tutoriels de maquillage. Ces activités créatives contrebalançaient mes études, m’offrant un espace où je pouvais être moi-même.

À l’Université de Waterloo, j’ai suivi un cursus de licence en mathématiques grâce à une bourse couvrant l’intégralité de mes frais. C’est également là que j’ai rejoint le club de drag et que je me suis produit pour la première fois sur scène. Ma vie est devenue un équilibre entre l’étude des démonstrations mathématiques le jour, et les spectacles en drag la nuit — une dualité que j’ai embrassée avec fierté.

Réseaux sociaux et sensibilisation

La pandémie COVID-19 a marqué un tournant. J’ai commencé à publier des vidéos de mathématiques sur TikTok, mêlant mon amour pour les mathématiques à mon personnage de drag queen. La réaction a été incroyable. Les gens appréciaient voir une drag queen enseigner les mathématiques, rendant la matière accessible et amusante. Mes vidéos ont contribuer à briser les stéréotypes, montrant que les mathématiques pouvaient être divertissantes et inclusives.

J’ai découvert une communauté de mathématiciennes et mathématiciens queers qui, comme moi, évoluaient à cheval entre les mondes de la créativité et de la logique. Cette intersection était bien plus vaste que je ne l’avais imaginée, et elle a renforcé ma conviction quant au pouvoir de la représentation.

Remettre en question les problèmes systémiques

Combler le fossé entre les cultures drag et geek n’a pas toujours été facile. Mes camarades mathématiciennes et mathématiciens ne comprenaient pas le drag, et mes camarades drag ne comprenaient pas ma passion pour les maths. La société classe souvent les gens soit dans la catégorie « cerveau gauche », soit dans celle du « cerveau droit », mais j’ai refusé de choisir. J’appartenais aux deux mondes.

Les problèmes systémiques en mathématiques posaient également des défis. Ce domaine est souvent présenté comme exclusif, exigeant un génie inné. Cette perception décourage beaucoup de personnes de se lancer dans les mathématiques. De plus, le manque de diversité en mathématiques peut empêcher les groupes sous-représentés de se reconnaître dans ce domaine. Mon parcours reflète ces difficultés, mais aussi l’importance de briser les barrières.

Kyne avec la commission parité-égalité du CNRS, juin 2026 (Paris, France) © All rights reserved

Le pouvoir des mathématiques

Mon amour pour les mathématiques est né de leur clarté : résoudre des problèmes m'apportait une grande satisfaction, c'était presque instinctif. Mais au fur et à mesure que je progressais, j'ai découvert leur profondeur : les démonstrations, les questions non résolues et le processus créatif qui sous-tend la découverte mathématique. Je me suis rendu compte que cette créativité n'était pas sans rappeler l'art du drag. Les deux requièrent de l'imagination, de la précision et la volonté de remettre en question les conventions. Les mathématiques ne consistent pas seulement à trouver la bonne réponse ; il s’agit de poser les bonnes questions, d’explorer l’inconnu et d’embrasser la beauté de l’incertitude.

À travers mes vidéos, je m’efforce de démystifier l’idée reçue selon laquelle les mathématiques ne sont réservées qu’à une poignée d’élues ou d’élus. Trop souvent, les gens les rejettent en les jugeant inaccessibles, convaincus qu’ils n’ont pas le talent inné pour les comprendre. Mais les mathématiques, comme toute compétence, s’améliorent avec la pratique. Il ne s’agit pas d’être un génie, mais de faire preuve de persévérance, de curiosité et d’avoir le courage de se confronter à des concepts difficiles. Je compare cela à l’apprentissage d’un sport : personne ne s’attend à exceller sans s’entraîner, et pourtant beaucoup partent du principe que les mathématiques doivent venir naturellement ou pas du tout.

La culture mathématique est essentielle dans la vie quotidienne. Elle nous aide à interpréter les données dans l’actualité, à prendre des décisions financières éclairées et à comprendre le monde qui nous entoure. De l’épidémiologie à la technologie, les mathématiques façonnent notre société. Pourtant, beaucoup de personnes s’en détournent en disant : « Je ne suis pas douée ou doué en maths », comme s’il s’agissait d’un trait de caractère immuable. Cet état d’esprit limite le potentiel de chacune et chacun. Mon objectif est d’effacer ces barrières que l’on s’impose soi-même. En présentant les mathématiques sous un angle captivant et inclusif — que ce soit à travers le drag, la narration ou les réseaux sociaux —, je souhaite montrer qu’elles ne sont pas réservées aux universitaires ou aux prodiges. Elles s’adressent à tout le monde.

Kyne à la journée des correspondantes et correspondants parité-égalité de l’Insmi, juin 2026 (Rennes, France) © All rights reserved

Aspirations pour l’avenir

Après ma licence, je me suis consacré à plein temps aux réseaux sociaux, au drag et à l’écriture. Mon livre, Math and Drag, explore le croisement de ces passions. Aujourd’hui, je prépare un master en mathématiques appliquées à l’Université métropolitaine de Toronto, animé par le désir de renouer avec l’aspect académique des mathématiques.

Mes objectifs pour l’avenir incluent la recherche et l’enseignement. Que ce soit en classe, en ligne ou à travers des livres, je souhaite continuer à partager mon amour des mathématiques. Le monde évolue, et les parcours professionnels ne sont plus linéaires. Je considère ma vie comme une succession d’expériences, chacune contribuant à ma mission : rendre les mathématiques et le drag accessibles à toutes et tous.